J : Jouer

Jouer : verbe intransitif. Expression qui a supplanté l’aspect sérieux du jeu ludique qui appelle un gagnant et un perdant (ludere a été dégommé par jocari) pour imposer une origine plus légère avec un foisonnement de sens. Jouer jaillit des expressions : « plaisanter, badiner » (nous pouvons ajouter « charrier ») qui donnent le ton au divertissement, à l’amusement et au rire que cela peut engendrer. Il y a dans « jouer » un petit air folâtre qui incite à rendre l’action facile voire facétieuse. Le poète y voit une variante qui fait se bouger délicatement la nature : l’eau de la rivière se joue et de la pente et des pierres ! Une sorte de caprice aisément mis en mouvement. Si les choses sont concernées, on dira que cela fonctionne bien : la clé joue dans le trou de la serrure ! Aussi, dans les sentiments, pouvons-nous jouer avec un cœur sensible. Inévitablement, les prépositions enrichissent l’arc-en-ciel des possibles : jouer avec sa poupée, avec sa réputation. « Jouer sur », pourrait induire une idée de spéculation : jouer sur la faiblesse d’une personne ou d’une monnaie, au hasard. A propos : le mot hasarder se love aussi dans jouer. Aux dés, par exemple. Jouer d’un instrument, jouer un rôle, se jouer de quelqu’un. Je me suis laissé dire, sans vérification, qu’une langue asiatique parlée dans un delta très fertile, utilise la même expression pour jouer et travailler. Ainsi, comme travailler, jouer ne serait-il pas une manière très importante, pour les humains, de se mouvoir dans le monde ?

Le travail n’est-il pas, finalement, qu’un théâtre sur les tréteaux duquel nous jouons notre vie professionnelle ? Lorsque nous mettons en scène des actes incluant des humains qui ont des ressources, nous sommes souvent dans des jeux de rôles. Nous attendons que la personne joue selon le livret de la pièce. Le cahier des charges et les évaluations donnent les séquences dans leur ordre d’importance afin de délivrer le succès ou l’échec des prestations attendues. Il n’y a pas vraiment de souffleur. L’improvisation n’est pas toujours de mise. Les spectateurs sont souvent cruels et les applaudissements rares. L’acteur choisi est attendu. Le lever et le baisser de rideau sont donc des moments très forts. Jouer son rôle professionnel doit correspondre aux attentes d’un public et de la dernière mode qui le fait se déplacer pour assister à une démonstration, à une « performance » dit-on Outre-Manche.

« Power is theater ! » De même, le pouvoir des leaders ne peut se passer de jouer la monstrance. Comme nous sommes des femmes et des hommes avec un corps, celui-ci a besoin de se mettre en valeur ou de se cacher. Gestes et paroles, postures et impostures, mise en scène et manœuvres en coulisses, font partie du grand jeu des chefs et de leur cour. Heureusement que le fait de jouer laisse des espaces pour plaisanter et se moquer du pouvoir ! Les rôles et leur badinage peuvent préserver des blessures de la confrontation de deux vérités opposées. Reste l’angoisse de bien connaître jusqu’où l’on peut jouer trop loin ou trop peu. Comment un leader peut-il faire pour que cela joue – au sens d’un outil qui facilite la manœuvre- sans sur-jouer son propre rôle ? N’oublions pas trop vite que le mot « personne » vient du grec « prosopon », la face qui se donne à voir, qui désigne le masque que l’acteur porte dans le théâtre antique. Difficile de démasquer la personne d’un leader !

Jouer est presque un verbe qui conjugue la prise de risque en toute occasion. Ne pas jouer est peut-être un risque plus élevé encore ! Ne pas entrer dans le jeu, refuser de jouer, peut exclure la personne de la salle des jeux. Etre membre du club comporte le risque de colporter les comportements de celui-ci. Ne pas en être, renvoie à la solitude. Celle-ci révèle peut-être une autre façon de jouer avec un ironique et tendre décalage.

Jouer et travailler, travailler en jouant, jouer aux jeux du pouvoir, risquer sa vie à la jouer plus finement que les autres : nécessité ou hasard ? A vous de (bien) jouer !

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